La littérature en créole martiniquais
On présente souvent le créole comme une langue orale. C'est oublier qu'il s'écrit en Martinique depuis près de deux siècles, et que quelques auteurs ont choisi d'en faire leur langue d'écriture à une époque où rien ne les y encourageait.
ParPaul-Henri Dufourcq· mis à jour le
Les premiers textes : des fables et des contes
Le premier livre en créole martiniquais paraît à Fort-de-France en 1846. François-Achille Marbot, commissaire de la Marine né en Martinique, y adapte les fables de La Fontaine sous le titre « Les Bambous ». Le sous-titre en dit long sur le regard de l'époque : « fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur ». Le livre a pourtant été souvent réédité, et il reste un témoignage précieux de la langue d'alors.
À la fin du XIXe siècle, l'écrivain Lafcadio Hearn séjourne à Saint-Pierre de 1887 à 1889. Il y recueille des contes de la bouche de ses voisins et les note dans le créole qu'il entend. Ces carnets, publiés bien après sa mort, sont l'une des rares traces écrites du créole parlé à Saint-Pierre avant l'éruption de 1902.
Gilbert Gratiant, le pionnier
Gilbert Gratiant (1895-1985) est le premier à écrire en créole une œuvre poétique ambitieuse. Professeur au lycée Schœlcher, où il a eu Aimé Césaire pour élève, il publie des poèmes créoles dès les années 1930 et les réunit en 1950 sous le titre « Fab' Compè Zicaque ». Il y montre que le créole peut porter autre chose que la plaisanterie : la tendresse, la satire, la mémoire.
Son choix est d'autant plus remarquable qu'il va contre le courant. Les grands écrivains martiniquais de sa génération et de la suivante écrivent en français : Aimé Césaire publie le « Cahier d'un retour au pays natal » en 1939, Joseph Zobel « La Rue Cases-Nègres » en 1950, Édouard Glissant « Le Discours antillais » en 1981. Le créole est partout dans leur univers, mais pas dans leur syntaxe.
Les années 1970 et 1980 : écrire tout un livre en créole
Le tournant vient avec la génération qui dispose enfin d'une orthographe. Le GEREC, fondé en 1975, donne au créole une graphie cohérente ; des écrivains s'en emparent aussitôt. À la fin des années 1970, le journal « Grif an tè » paraît entièrement en créole. Au théâtre, Georges Mauvois avait ouvert la voie dès 1966 avec « Agénor Cacoul », où les personnages parlent la langue de leur condition, français ou créole.
Raphaël Confiant va plus loin. Il publie en 1985 « Bitako-a », premier roman écrit en créole par un Martiniquais, suivi de « Kòd Yanm » en 1986 et de « Marisosé » en 1987. Ces livres trouvent peu de lecteurs, faute d'un public formé à lire sa propre langue, et Confiant passe au français en 1988. Mais la preuve est faite : le créole peut tenir la distance d'un roman.
| Année | Œuvre |
|---|---|
| 1846 | François-Achille Marbot, « Les Bambous » |
| 1950 | Gilbert Gratiant, « Fab' Compè Zicaque » |
| 1966 | Georges Mauvois, « Agénor Cacoul » |
| 1985 | Raphaël Confiant, « Bitako-a » |
| 1986 | Raphaël Confiant, « Kòd Yanm » |
| 1987 | Raphaël Confiant, « Marisosé » |
| 1989 | Bernabé, Chamoiseau, Confiant, « Éloge de la Créolité » |
La créolité : le créole dans le français
En 1989, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant publient « Éloge de la Créolité ». Le manifeste ne demande pas d'écrire en créole ; il demande d'écrire depuis le créole, d'assumer une langue française travaillée de l'intérieur par l'oralité, le rythme et le lexique de l'île.
C'est ce français-là que le grand public découvre en 1992, quand Patrick Chamoiseau reçoit le prix Goncourt pour « Texaco ». Le roman est écrit en français, mais un lecteur martiniquais y entend le créole à chaque page. Pour un apprenant, c'est une bonne porte d'entrée : on y rencontre des tournures créoles dans un texte qui se lit en français.
Lire du créole aujourd'hui
La production en créole reste modeste en volume, mais elle n'a jamais cessé. Le poète Monchoachi a construit une œuvre dans la langue. Térèz Léotin écrit romans, contes et nouvelles en créole. Daniel Boukman a publié plusieurs recueils de poèmes. Raphaël Confiant, de son côté, a donné à la langue un outil qui lui manquait avec son dictionnaire créole martiniquais – français.
- Pour commencer : un recueil de contes, dont les phrases sont courtes et les formules répétées.
- Pour s'habituer à la graphie : les textes bilingues, qui permettent de vérifier chaque phrase.
- Pour l'oreille : la poésie, qui se lit à voix haute et se comprend souvent mieux ainsi.
Questions fréquentes
- Quel est le premier livre écrit en créole martiniquais ?
- « Les Bambous », de François-Achille Marbot, publié à Fort-de-France en 1846. C'est une adaptation en créole des fables de La Fontaine.
- Existe-t-il des romans en créole martiniquais ?
- Oui. Raphaël Confiant a publié « Bitako-a » en 1985, « Kòd Yanm » en 1986 et « Marisosé » en 1987. D'autres auteurs, comme Térèz Léotin, ont continué depuis.
- « Texaco » est-il écrit en créole ?
- Non. Le roman de Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992, est écrit en français, mais dans un français nourri de tournures et de mots créoles.