Créole et français en Martinique : qui parle quoi, et quand
La Martinique vit avec deux langues, et presque tout le monde y passe de l'une à l'autre plusieurs fois par jour. Comprendre comment elles se partagent le terrain évite bien des maladresses à celui qui arrive.
ParPaul-Henri Dufourcq· mis à jour le
Deux langues, des usages différents
Les quelque 360 000 habitants de l'île comprennent presque tous le créole, et presque tous parlent français. Les deux langues ne sont pourtant pas interchangeables : chacune a ses situations.
| Situation | Langue attendue |
|---|---|
| Administration, école, tribunal | Français |
| Presse écrite, courrier, affichage officiel | Français |
| Premier contact avec un inconnu | Français, le plus souvent |
| Famille, amis, voisins | Créole, ou les deux mêlés |
| Marché, chantier, pêche | Créole, très largement |
| Plaisanterie, colère, émotion | Créole |
| Chanson, carnaval, conte | Créole |
Les linguistes ont un mot pour cette répartition : la diglossie, notion proposée par Charles Ferguson en 1959 pour décrire les sociétés où une langue est réservée aux usages formels et l'autre à la vie courante. Le terme décrit bien la Martinique du milieu du XXe siècle, où le français était la langue de la réussite et le créole celle qu'on demandait aux enfants de ne pas parler.
Une frontière de moins en moins nette
La situation a changé. Le créole s'entend aujourd'hui à la radio, dans la publicité, dans les discours politiques et à l'école. Et surtout, les Martiniquais ne passent pas d'une langue à l'autre comme on franchit une porte : ils les mêlent dans la même conversation, parfois dans la même phrase.
Le linguiste martiniquais Lambert-Félix Prudent a décrit dès 1981 cette zone intermédiaire sous le nom d'interlecte : un ensemble de façons de parler qui ne sont ni tout à fait du créole ni tout à fait du français. Pour un apprenant, la conséquence est pratique. Ce qu'on entend dans la rue est rarement le créole des manuels, et c'est normal.
Les mots du français de Martinique
Avant même d'apprendre le créole, un nouvel arrivant rencontre un français qui n'est pas tout à fait celui de l'Hexagone. Ces mots sont du français, on les lit dans le journal et sur les panneaux, mais ils ne s'emploient pas ailleurs dans ce sens.
| Mot | Sens en Martinique |
|---|---|
| morne | Colline, hauteur. Très fréquent dans les noms de lieux |
| anse | Baie, crique |
| ravine | Petit cours d'eau encaissé |
| trace | Sentier ; la route de la Trace relie Fort-de-France au nord |
| habitation | Domaine agricole, ancienne plantation |
| case | Maison traditionnelle |
| béké | Descendant des colons européens installés sur l'île |
| métro | Personne venue de l'Hexagone |
| carême | La saison sèche, à peu près de février à avril |
| hivernage | La saison des pluies, de juillet à octobre |
| coutelas | Machette |
| giraumon | Potiron local |
| christophine | Chayote, légume qu'on sert en gratin |
| ti-punch | Rhum, citron vert et sucre de canne : l'apéritif de l'île |
Beaucoup de ces mots sont d'anciens termes français sortis d'usage ailleurs, conservés aux Antilles depuis le XVIIe siècle. D'autres viennent du créole et sont passés dans le français local.
Quand un nouvel arrivant peut-il parler créole ?
Il n'y a pas d'interdit, mais il y a une manière. S'adresser d'emblée en créole à un inconnu, surtout dans un cadre professionnel, peut être reçu comme une familiarité. Le créole suppose une proximité : on l'emploie quand la relation est installée.
- Commencez par comprendre. Suivre une conversation est la première étape, et c'est déjà beaucoup.
- Placez une salutation ou un remerciement en créole : c'est toujours bien accueilli.
- Laissez votre interlocuteur choisir la langue. S'il passe au créole avec vous, c'est une marque de confiance.
- Acceptez d'être corrigé. Les Martiniquais reprennent volontiers celui qui essaie, et c'est ainsi qu'on apprend.
L'effort de comprendre la langue du pays où l'on vit se remarque, et il change la façon dont on est reçu.
Questions fréquentes
- Parle-t-on plus créole ou français en Martinique ?
- Les deux, selon la situation. Le français domine à l'écrit, à l'école et dans l'administration ; le créole domine entre proches, au marché et dans tout ce qui touche à l'émotion et à l'humour.
- Peut-on vivre en Martinique sans parler créole ?
- Oui, tout le monde ou presque parle français. Mais on passe à côté d'une grande partie des conversations, des plaisanteries et de la culture de l'île.
- Que veut dire « morne » en Martinique ?
- Une colline. Le mot est partout dans les noms de lieux de l'île, et il s'emploie en français local comme en créole.