Les contes créoles de Martinique
Avant d'être écrit, le créole a été conté. Pendant trois siècles, c'est à la veillée, de bouche à oreille, que la langue a transmis ses histoires, sa morale et son humour. Connaître quelques personnages et quelques formules suffit à comprendre des allusions que les Martiniquais font encore tous les jours.
ParPaul-Henri Dufourcq· mis à jour le
La veillée et le conteur
Le conte créole se dit la nuit. Sur l'habitation, c'était le seul moment qui appartenait à ceux qui y travaillaient. La tradition s'est maintenue ensuite dans les veillées mortuaires : pendant que la famille veillait le défunt à l'intérieur, on contait dehors, jusqu'au matin, pour tenir l'assemblée éveillée et accompagner le mort.
Le conteur ne récite pas, il joue. Il mime, chante, interpelle, change de voix. Et surtout il vérifie sans cesse que son public le suit, par des formules auxquelles l'assistance doit répondre d'une seule voix.
Yé krik ! — Yé krak !
L'appel du conteur et la réponse de l'assistance.
La formule ouvre le conte et revient tout au long du récit.
Yé mistikrik ! — Yé mistikrak !
Variante de la même formule, pour relancer l'attention.
Une autre formule demande si « la cour dort », et l'assistance répond que non, la cour ne dort pas. Celui qui ne répond pas s'est assoupi, et le conteur ne se prive pas de le faire remarquer.
Les personnages à connaître
| Personnage | Ce qu'il incarne |
|---|---|
| Compère Lapin | Le faible qui s'en sort par la ruse. Menteur, gourmand, sans scrupule, et presque toujours vainqueur |
| Compère Tigre, Compère Zamba | Le fort qui se fait berner. Selon les versions, c'est l'un ou l'autre qui paie les tours de Lapin |
| Ti-Jean | Le garçon pauvre et malin qui tient tête au maître, au géant ou au diable |
| La Diablesse | La femme magnifique croisée la nuit, dont un pied est un sabot |
| Manman Dlo | L'esprit des eaux, maîtresse des rivières et de la mer |
| Le dorlis, le soucougnan, le zombi | Les créatures de la nuit, qui servent autant à faire peur qu'à expliquer l'inexplicable |
Ti-Jean mérite une mention particulière. On le retrouve dans toute la Caraïbe créolophone, et jusque dans les contes français d'où vient son nom. En Guadeloupe, Simone Schwarz-Bart en a fait le héros d'un roman, « Ti Jean L'horizon », en 1979.
D'où viennent ces histoires
Le conte créole est un héritage à plusieurs sources. Le lièvre rusé qui triomphe des puissants vient des contes d'Afrique de l'Ouest, où il tient le même rôle. Ti-Jean et plusieurs trames merveilleuses viennent des contes populaires français apportés par les colons. Sur ce fonds commun, la société de plantation a produit quelque chose de neuf.
C'est la lecture qu'en font Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant dans « Lettres créoles » en 1991 : le conteur est le premier écrivain des Antilles. Sa morale n'est pas celle des fables. Compère Lapin ne gagne pas parce qu'il est bon, il gagne parce qu'il est malin dans un monde où la force est toujours du même côté. C'est une leçon de survie plus que de vertu.
Où lire les contes
- Lafcadio Hearn a noté des contes à Saint-Pierre entre 1887 et 1889. Ils ont été publiés en 1939 sous le titre « Trois fois bel conte ».
- Elsie Clews Parsons a recueilli des centaines de contes dans toutes les Antilles, publiés entre 1933 et 1943 dans « Folk-Lore of the Antilles, French and English ».
- Ina Césaire et Joëlle Laurent ont publié « Contes de mort et de vie aux Antilles » en 1976.
- Patrick Chamoiseau a réécrit des contes dans « Au temps de l'antan » en 1988, et fait d'un conteur le personnage central de « Solibo Magnifique » la même année.
- Raphaël Confiant a rassemblé les récits de conteurs contemporains dans « Les Maîtres de la parole créole » en 1995.
Pour un apprenant, les éditions bilingues sont les plus utiles : la phrase est courte, les formules se répètent, et la traduction est en regard.
Ce qu'il en reste dans la conversation
Les veillées se sont raréfiées, mais le conte n'a pas disparu. Il se dit dans les écoles, dans les festivals et dans les médiathèques, et ses personnages restent des références partagées. Dire de quelqu'un qu'il fait son Compère Lapin, c'est dire qu'il prépare un mauvais tour. Et un simple « Yé krik ! » lancé à la cantonade obtient encore, presque toujours, sa réponse.
Questions fréquentes
- Que veut dire « Yé krik ! Yé krak ! » ?
- Ce n'est pas une phrase qui se traduit : c'est la formule d'ouverture du conte créole. Le conteur lance « Yé krik ! », l'assistance répond « Yé krak ! » pour montrer qu'elle écoute.
- Qui est Ti-Jean ?
- Le héros le plus répandu des contes créoles : un garçon pauvre mais malin, qui l'emporte sur plus puissant que lui, qu'il s'agisse du maître, d'un géant ou du diable.
- Pourquoi Compère Lapin gagne-t-il toujours ?
- Parce que le conte créole valorise la ruse du faible face à la force. C'est une morale née dans la société de plantation, où la ruse était la seule arme disponible.